Un week-end aux Eurockéennes

Eurockéennes 2017
Malgré la pluie et un train manqué, je m’en suis allé en terres belfortoises pour vérifier si les Eurocks sont toujours un des meilleurs festivals français – et c’était pas mal du tout.

Les Eurockéennes et moi, c’est une grande histoire d’amour. Une histoire d’amour à deux, à trois, à quatre et même à 130 000 cette année. C’est une histoire d’amour qui dure depuis cinq ans et qui a vu défiler des jolis rendez-vous éclectiques souvent plaisants, toujours conviviaux. Et ce ne sont pas les dizaines et dizaines de personnes qui, sous une pluie battante, ont commencé une chenille géante devant Rocky reprenant Promise Land de Joe Smooth qui vous diront le contraire. Le programme de cette année, pour moi, a commencé par une jolie claque. Une claque attendue mais une claque quand même : Fishbach, jeune fille frêle à voix de roc, et son impeccable groupe, ont offert aux spectateurs arrivés tôt samedi un grand moment de musique. Aux jolies chansons de son très bon album, elle a donné, sans une fausse note, une énergie galvanisante, qui nous font dire que la chanson française va bien, merci pour elle.

Une autre grande voix a pris le relais, en la personne de Thomas Azier, berlinois des Pays-Bas dont le look rend justice à la ville. Un joli moment passé en compagnie de chansons aux refrains (parfois trop) écrits pour les stades, dans une bonne humeur engendrée par sa joie communicative. Plus insipide, HER ne nous aura pas laissé un souvenir impérissable, malgré de jolies chansons. La faute peut-être à l’immense grande scène, que n’a eu pourtant aucun mal à remplir le duc de Boulogne un peu plus tard. Bouteille de Jack à la main, qu’il a fait semblant de boire tout le concert, Booba a livré aux milliers de fans venus voir leur idole un show minimaliste, ponctués par les chants et hourras d’un public qui n’a pas démérité. En même temps, il en faut de l’amour pour tenir plus d’une heure en la compagnie de son ego et de paroles dont on a parfois du mal à saisir la subtilité. Une prestation aussi clivante que le fait de le programmer, malgré la bonne volonté des Inrocks pour nous le faire avaler – on en croirait presque qu’ils ont le même patron que les Eurocks.

Eurockéennes 2017

Compte-rendu de l’édition 2017 des Eurockéennes, rythmée par Fischbach, Arcade Fire, Solange…

Une pause boissons, une pause bouffe, une autre pause boisson, et nous voilà fin prêts pour Helena Hauff. A bien des égards, le choix de programmer la DJette était étonnant. D’une part, le festival n’est pas un habitué de la techno, préférant d’ordinaire clore avec Flume plutôt que Daniel Avery comme cette année. D’autre part, elle apparaît elle-même comme une artiste atypique dans le milieu, avec sa sélection éclectique et ses productions subtiles quoique puissantes. Ce choix est révélateur de la bonne santé et de la bonne presse de la house et de la techno en France, puisque les festivals les plus populaires aujourd’hui musclent leur programmation pour ne pas perdre la main face à leurs très populaires concurrents comme Dour ou DGTL. Le festivalier est jeune, et passé une certaine heure, le festivalier préfère être devant la caisson plutôt que de se déhancher devant ZZ Top. Une décision dans l’air du temps donc mais tout de même audacieuse, comme le choix de Honey Dijon le lendemain qui a proposé un set house sans surprise mais jouissif. Une décision plaisante et payante, car Helena Hauff, malgré les soixante petites minutes qui lui étaient consacrées, a retourné la Plage des Eurocks : un début très acide, une suite plus mentale, et un final jungle qui n’ont pas déçu les attentes. Une bonne mise en jambe pour le concert apocalyptique et plein de nostalgie de Justice, venu clore le samedi soir. Sous un nouveau torrent de pluie qui a failli faire annuler le concert, les deux français nous ont sorti une scénographie à la Daft Punk pour un concert un chouia convenu et en-deçà des deux lives précédents, mais mine de rien très plaisant. Il faut dire que dix ans après, les morceaux de Cross n’ont pas pris une ride, bien au contraire.

Place au dimanche, toujours sous la pluie. Il y a eu Rocky donc, qui n’a pas démérité et livré une performance énergique d’un doux mélange de funk/soul/house/rnb/reggae/electro – moins foutraque que ça en a l’air sur le papier. Il y a eu le concert de Cheveu et Groupe Doueh aussi, dont la musique ensoleillée a chassé les nuages et ramené la météo du désert. L’étonnant projet, malgré des soucis techniques, a fait voyager la foule grâce à un de ces métissages des genres, des sonorités, des voix et des nationalités qui font plaisir à entendre – un moment magique comme savent si bien en créer les festivals. Puis il y a eu Solange, sa soul dans tous les sens du terme, sa chevelure, son déhanché et son groupe. Face au show à l’américaine de l’artiste, mis en scène, millimétré, on ne sait pas trop si on doit rire ou pleurer. Mais là où certains tournent leur musique au ridicule, Solange a su mettre sa scénographie fascinante, minimaliste et rouge, au service de ses excellentes chansons, à tel point qu’on en oublie et de rire, et de pleurer – c’est tout juste si l’on arrive à détacher le regard de la scène.

Solange @ Eurockéennes

Juste le temps de voir Thomas Mars surfer sur la foule, avec un peu moins d’énergie qu’il y a cinq ans, quand Phoenix était au pic de sa popularité, de retrouver un peu d’énergie face à Honey Dijon, et c’est l’heure d’Arcade Fire. La clique canadienne, mené par les géniaux Régine Chassagne, sorcière majestueuse, et Win Butler, son époux à la voix chaleureuse, a transporté le public dans un autre univers. Un univers rythmé par des chansons intemporelles, qui commence par Everything Now et qui termine par Wake Up, et entre les deux, entre autres, la mer Haïti, la montagne Sprawl II et la plaine Afterlife pour aller de l’un à l’autre. Arcade Fire nous a fait passer par toutes les émotions du monde avec toujours beaucoup, beaucoup de plaisir. Terminer les Eurocks en scandant Wake Up, en chœur avec des dizaines de milliers de personnes, devant le feu d’artifice de clôture, était un très beau cadeau. Mais le vrai très beau cadeau, c’est de continuer à attirer avec une programmation éclectique, donc forcément un peu inégale mais c’est le coût du goût du risque, 130 000 personnalités différentes dans une ambiance familiale et conviviale – pari encore une fois réussi.