Jedi Mind Tricks : haine et ésotérisme à Illadelphia

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Jedi Mind Tricks ? Serait-ce le titre du nouveau Star Wars ? Un titre alternatif pour le film Les Chèvres du Pentagone ? Pas vraiment.

Jedi Mind Tricks (JMT) c’est le nom du groupe américain de rap qui voit le jour dans les rues froides de Philadelphie en 1993. Fondé par Vinnie Paz (ou Ikon The Verbal Hologram), qui se chargera des lyrics, et par Stoupe the Enemy of Mankind, créateur de la majorité des prods des premiers albums, Jedi Mind Tricks est un collectif de rap hardcore et underground qui se démarque par la noirceur et la haine qu’il dégage dès les premières écoutes. En me référant principalement à leurs deux premiers albums, The Psycho-Social, Chemical, Biological & Electro-Magnetic Manipulation of Human Consciousness (1997) et Violent by Design (2000) (album à partir duquel le rappeur Jus Allah rejoint le groupe), je vais essayer d’entrer et d’explorer l’univers biblique, lugubre et violent tout droit sorti de l’imagination malade de trois chevaliers de l’Apocalypse.

« Prepare for the verbal war » : l’horrorcore philadelphien

« Prepare for the verbal war » : ce sont les premiers mots de Vinnie Paz sur le premier album du groupe. Cette entrée en matière pose un cadre clair : Paz est en guerre.

En effet, bien que certains titres comme Souls from the street, Get this Low ou encore Tug of War profitent d’une prod puisant son inspiration dans des accords et une rythmique jazz, avec un kick moins puissant et moins présent, c’est un MC belliqueux que l’on retrouve en face du micro. La voix et le flow de Vinnie sont assez uniques : c’est un cri de rage venant du cœur. Sa voix est rauque et ses rimes sont crues. Jus Allah, atteint de la même fièvre, profère ainsi dans Blood Runs Cold :

 

« I’m the motherfucking ungrateful

My heart is hateful, my tongue ripped

Licking on the blade that slayed you »

Vinnie Paz continue plus tard, avec sa propre conception de la beauté :

 

I find beauty in razors

I find beauty in blood dripping from ya faces

[…]

I find beauty in twelve gauges (une référence à une arme à feu)

I find beauty in teaching you what the definition of pain is

I find beauty in stainless

 

Cette violence, qui est omniprésente sur les deux albums, est souvent liée à des envolées d’ego-trips meurtriers. Une explication à cette soif de sang réside dans l’admiration de Vinnie Paz pour les films d’horreur et les slashers. Le rap de Jedi Mind Tricks semble donc plus se rapprocher de l’horrorcore que du rap hardcore, en raison des messages délaissant leur dimension politique au détriment d’une esthétique gore.

Avec un découpage tranchant des syllabes au rythme d’un kick viril (son couplet sur Death March est un des innombrables exemples de ce gore auditif), le natif de Philadelphie est un héraut de mauvais augure vociférant des prophéties violentes et maudites. Cette comparaison religieuse n’est pas anodine, et on le comprend dès la première écoute et en regardant les titres de The Pyscho-Social.

Mysticisme sombre et spiritualité délirante

Dans le morceau d’intro de l’album The Pyscho-Social, Vinnie Paz, ou Ikon The Verbal Hologram à l’époque, se présente :

 

God divided the Light from the Darkness

And God called the Light, Day

And the Darkness he called

The Verbal Hologram

 

Ikon se voit donc comme une puissance biblique du rap, métaphore récurrente de ses qualités de MC. Mais, il est aussi empreint d’autres mythes et théologies. En effet le rappeur philadelphien affectionne le mélange des symboles et des mythes, comme peut le témoigner cette pochette :

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La spiritualité des deux rappeurs et les jugements divins sont des thèmes centraux. Dans Heavenly Divine, Vinnie Paz parle de son rejet du catholicisme et de sa conversion à l’Islam, et ce n’est pas le gore qui manque :

 

Broke into the Vatican, strangled the Pope with his rosary

What, what, what, what, what, what, what, what, what…

 

Ainsi, dans le premier album, Vinnie Paz accorde une place centrale à la religion et à la paranoïa, sujets relégués au second plan dans le second album, au profit de la violence (descriptions exagérément longues et précises des moyens de tuer un homme) et de ses pouvoirs magiques métaphoriques. Violent by design marque donc cette glorification de la violence, et il est amusant de penser Jedi Mind Tricks comme un groupe de « rap death metal ». En effet si l’on prend certains titres comme Butcher Knife Bloodbath, Chinese Water Torture ou encore The Executioners Dream, mêlés avec les visuels de certains albums et morceaux, on comprend ce rapprochement.

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Jedi Mind Tricks c’est aussi des phases délirantes, tellement épiques et mystiques qu’elles en deviennent drôles.

Transport immortals in portals toward an Egyptian land

To then erect complex architect structures and pyramids

[…]

But my ship sails amongst cosmic whales and intergalactic pirates

Telling tales of trails left by the gods

On comprend donc bien que les paroles de Vinnie Paz sont celles d’un illuminé, mais aussi celles d’un conspirationniste.

The Coming of Tan : les délires conspirationnistes

Le premier album est un manifeste de paranoïaque et de complotiste, en témoigne tout d’abord son titre The Psycho-Social, Chemical, Biological & Electro-Magnetic Manipulation of Human Consciousness (sous-titre du second livre de la série Matrix de Valdamar Valerian), mais aussi certains morceaux, comme Communion : The Crop Circle Thesis, Books of blood : the Coming of Tan ou encore Apostle creed.

Ainsi, dans l’intro de Book of blood, on peut entendre un sample de Riley Martin, auteur du livre The Coming of Tan, dans lequel il raconte sa rencontre avec des aliens :

« Perhaps you will believe the million feet of film that’s been taken above… uh… Mexico City, and various other places. If you think that you are alone in this universe or that you are the guardians of this universe, then you are rudely mistaken. »

El Eloh, ici en feat, développe ensuite au long de son couplet toutes les théories justifiant l’existence d’une « entité biologique extraterrestre » (petits-gris, reptiliens, O.V.N.I., passages de La Bible, rôle de la C.I.A. et du Vatican).  Mais, plus tard dans le morceau, on voit Vinnie Paz évoquer d’autres théories complotistes hors-sujets, comme la théorie de la création du SIDA de la part du G7 en 1969, afin de tuer les Africains. Dans Communion : The Crop Circle Thesis, El Eloh, The Breath of Juda et Vinnie Paz décrivent un monde spatial froid, dans lequel toutes les illuminations des théoriciens des « crop circles » existent.

Les prods de Stoupe sur ces morceaux sont particulièrement réussies et installent avec leur rythme lent une ambiance inquiétante et lugubre.

La magie de Stoupe, The Enemy of Mankind

Comment obtenir un univers sonore aussi riche et unique ? Et bien il faut Stoupe the Enemy of Mankind. À vrai dire, je ne pense pas que j’aurais écris cet article si Stoupe n’était pas un producer aussi talentueux.

Ainsi, sur la quasi-totalité des prods des deux projets, c’est Stoupe the Enemy of Mankind qui est le magicien aux commandes. Stoupe est un Gargantua des samples, car il semble ingérer toutes les œuvres qu’il a entendu, vu ou lu, pour ensuite les digérer et les incruster dans ses prods.

On retrouve alors des extraits du dessin-animé Fourmiz, de La Bible, de films comme HellraiserSe7en ou Pi, d’autres groupes de rap (Wu-tang Clan, The Pharcyde, Mobb Deep ou encore A Tribe Called Quest), de credos militaires japonais (qui me rappellent beaucoup l’ambiance de Ghost Dog : The Way of the Samouraï de Jim Jarmusch), etc… C’est ce choix de samples et cette diversité qui permettent à Stoupe de créer de véritables univers auditifs cohérents, avant même qu’on entende les textes de Vinnie Paz ou Jus Allah.

En prenant pour exemple le morceau Chinese Water Torture, on sait dès les premières secondes que Stoupe nous a trainé dans une salle de torture d’un cachot humide. Dans The Immaculate Conception, le sample bouclé du film Lord of Illusisons (1995) transmet immédiatement une atmosphère fantomatique et torturée.

Toutefois, Stoupe ne se concentre pas seulement sur des prods violentes ou gothiques. Comme souligné plus tôt, il maîtrise aussi la production de pistes plus jazz, avec un rythme ternaire, comme dans Souls from The Streets, avec des transitions et des changements de rythmes géniaux.

Les visuels : les miroirs des pensées malades des JMT

Toute la richesse des productions et des paroles, les diverses influences, se retrouvent dans les nombreux visuels et pochettes d’album du groupe : le fantastique, le mysticisme, les visions d’horreur, la violence, la conspiration, etc…

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Conclusion

La première fois que j’ai entendu un couplet de Vinnie Paz sur une instru de Stoupe, c’est un véritable O.V.N.I. auditif (sans mauvais jeux de mots) qui est parvenu à mes oreilles. Je vous conseille vivement d’écouter les deux premiers albums de JMT, même si l’horrorcore ou les délires illuminés ne vous disent rien, car ils sont bien plus que ça.

Néanmoins, on pourrait parfois regretter une certaine monotonie qui s’installe après quelques écoutes, car le flow et la technique de Vinnie Paz et de Jus Allah peinent parfois à surprendre. Il est aussi important de souligner l’homophobie assumée et choquante de certains passages de Vinnie Paz. Donc, si vous appréciez le travail de Stoupe, mais que vous vous lassez de ses deux compères, celui-ci a sorti en 2019, de son côté, un concept album entièrement instrumental, intitulé They. De même, les quatre morceaux clôturant The Psycho-Social sont pour moi les morceaux sur lesquels on peut le plus apprécier le talent de l’Ennemi de l’Humanité. Avec des ressemblances dans le flow et une prod jazzy, on écoute une fin d’album ayant des airs de A Tribe Called Quest, ce qui donne un premier projet, à mon goût, plus équilibré que le second.

 

Assez parlé, à vous d’écouter !

 

 

Jedi Mind Tricks : haine et ésotérisme à Illadelphia