Windswept de Johnny Jewel : un vent de folie

Windswept - Johnny Jewel
Alors que son successeur, Digital Rain, est sorti fin janvier, retour sur l’un des meilleurs albums de 2017 et sur son mystérieux auteur.

Johnny Jewel fait partie de ces artistes dont l’arrogance est justifiée par le talent. Génie un brin fou, il est la tête pensante du label Italians Do It Better, qui abrite notamment Chromatics, Glass Candy, Symmetry et Desire, autant de groupes dont il fait lui-même partie. Il a également participé à de nombreuses bandes-originales, dont Drive, Lost River, Home et, c’est l’objet de notre article, la troisième saison de Twin Peaks. Cette relation que Johnny Jewel entretient avec le cinéma est symptomatique de ce qui fait la force de sa musique : une ambiance très imagée, qui donne l’impression en écoutant ses chansons qu’on est soi-même le héros d’un film. Le voir dans l’univers de Lynch sonne alors comme une évidence, tant le réalisateur s’est évertué à rendre lui aussi la musique cinématographique.

Quelques temps avant sa sortie, Johnny Jewel a signifié au monde son implication dans le projet à travers une photo sur laquelle on pouvait voir Laura Palmer, héroïne maudite de la série, et les vinyles brisés de Dear Tommy, l’album tout aussi maudit de Chromatics dont les fans attendent la sortie maintes fois repoussée. Vinyles brisés oui, car l’album a bel et bien été pressé – mais suite à un accident qui a failli lui coûter la vie, Jewel en a détruit toutes les copies pour le recommencer, et a fait disparaître d’Internet toute trace de son existence, dont un single déjà sorti.

Windswept - Johnny Jewel

Windswept est une collection de chansons moins composées pour qu’inspirées par l’univers de Twin Peaks. En effet, on en retrouve finalement peu dans les dix-huit épisodes de la saison 3, Johnny Jewel ayant lui-même pris l’initiative de composer pour le projet, après que David Lynch ait souhaité y intégrer une chanson de Chromatics. Au total, ce sont plus de 20 heures de musique, selon ses dires, qui ont été envoyées au réalisateur, pour quelques bribes utilisées. Patchwork né de cet immense travail, Windswept brille donc moins par sa cohérence que par les chansons qu’il abrite.

On y retrouve tout ce qui fait le talent de Johnny Jewel : un son atmosphérique, comme dans Slow Dreams, une ambiance colorée, dans Missing Pages, des influences nu disco, comme sur l’interprétation par Desire de Saturday. Mais l’influence de Twin Peaks, et a fortiori de sa musique composée par Angelo Badalamenti, est également très présente, et ce de manière très réussie. De l’utilisation de synthétiseurs poignants aux percussions acoustiques, on sent la volonté de reproduire l’univers créé par la série.

C’est l’utilisation de cuivres qui y contribue le plus, et qui crée les vrais moments forts de l’album : sur Motel et The Flame, qui représentent la synthèse presque parfaite des mondes de Badalamenti et Jewel, mais surtout sur la chanson-titre. Lynch ne s’y est pas trompé, puisqu’il a intégré Windswept dans l’une des scènes les plus touchantes de la saison. Son minimalisme crée une ambiance noire et nostalgique d’une beauté surnaturelle – 3 minutes 33 de pur génie. Si vous n’avez pas le temps ou l’envie d’écouter cet album, faites-vous au moins le cadeau de vous attarder sur Windswept.

Car l’album, finalement, n’est pas un chef-d’œuvre en soi. La cohérence du tout tient à la patte de Johnny Jewel, son identité sonore, qui crée en temps normal des liens entre ses différents projets. Mais Windswept est à cet égard singulier dans sa discographie, quand on sait l’attention qu’il porte à la création d’un album parfait. Il sonne plus comme un cadeau fait à ses aficionados, en attendant Dear Tommy, et à lui-même, comme en témoigne l’énième reprise de Blue Moon en clôture de l’album (chanson qu’il a maintes fois réinterprétée). Les deux premières saisons de Twin Peaks ont eu de son propre aveu une influence incommensurable sur son univers artistique. Composer pour leur suite, c’était l’occasion immanquable de rendre à cet univers ce qu’il lui a apporté, et cette mission-là est réussie.