Le tropicalisme – Contre-culture sous les tropiques

Seja marginal, seja heroi
Petit tour d’horizon d’un mouvement culturel brésilien né dans la douleur dans les années 60.

Nul ne peut le nier, l’âge d’or du rock débute dès les sixties. Même en s’adaptant à de nombreux genres musicaux, les Beatles, les Rolling Stones et tous les autres rockeurs anglo-saxons se sont chargés de rendre le sacro-saint modèle guitares/batterie/chant en anglais mondialement incontournable. Difficile de dénicher des artistes de l’époque ayant une idée de la musique vraiment différente de la Beatlemania ou du psychédélisme californien. Et pourtant c’est au… Brésil, loin des rock stars, qu’une des innovations musicales les plus merveilleuses de l’Histoire du rock s’est opéré. Durant cette décennie, géniale pour la musique, moins géniale pour la liberté d’expression, un courant est né: le mouvement tropicaliste. C’est derrière ce nom que se cache en fait une des musiques les plus riches du monde. Complètement ancré dans son époque, le mouvement ne tarda pas à s’épuiser dès le début des années 1970, et s’ils ne subsistent de nos jours que dans les tréfonds des disquaires, les tropicalistes sont légitimement considérés comme les pères fondateurs de la musique moderne brésilienne. Retour sur une fabuleuse aventure musicale qui a durablement chamboulé la culture brésilienne.

Le mouvement tropicaliste est né dans la douleur, ne l’oublions pas.  En 1964, un coup d’Etat met en place une violente dictature militaire qui durera 21 longues années. Tout est parti de là. Face au nationalisme exacerbé du pouvoir, aux inégalités sociales, à la censure et à la répression, une poignée de musiciens ambitieux ont fait le pari d’utiliser la musique comme pilier de la résistance. En faisant cohabiter plusieurs genres, de la samba à la pop américaine en passant par la bonne vieille bossa nova, les tropicalistes ont totalement révolutionné la musique de leur pays. Les contributions de la musique classique et la richesse harmonique du jazz ne seront pas oubliés non plus. L’ensemble de ce foisonnement artistique se présente ouvertement démesuré. Bien sûr, l’influence bossa-novienne prédomine, mais tout en admirant son charme évocateur, les tropicalistes souhaitent en même temps s’en affranchir.

Connu pour être une terre de conflits entre cultures européennes, noires et américaines, le Brésil possède alors enfin une identité culturelle propre. Petit à petit, l’art brésilien s’en retrouve totalement redéfini sous le signe du syncrétisme : le théatre, le cinéma, la peinture succombent à l’envie de supprimer le fossé entre la culture érudite et la culture populaire et prennent une tournure avant-gardiste. Le tropicalisme construit dès lors un nouveau regard sur le Brésil en accord avec son temps, du quotidien de la société de consommation au sous-développement profond du pays. Ce qui n’est pas sans poser de problèmes : paradoxalement, la dictature, soutenue par les Etats-Unis, considèrent l’influence croissante du rock anglo-saxon parmi la jeunesse brésilienne comme une signe de perversion et de soumission à l’impérialisme américain. La droite militaire et la bourgeoisie s’inquiètent très tôt de l’ampleur du mouvement tropicaliste dans les medias. Les résultats les plus probants se trouvent du côté de Salvador de Bahia, situé au Nordeste. Là-bas, avant de devenir la capitale du tropicalisme, c’était le centre de la culture afro-brésilienne et le berceau de la samba. Une véritable école s’y forme, à en faire pâlir les progressifs de chez Canterbury, rassemblant des grands noms en devenir : Gilberto Gil, Tom-Zé, Os Mutantes… Ils ont tous la particularité d’avoir poursuit des études de musicologie à l’université de Bahia, grâce auxquelles ils ont su explorer la musique expérimentale et à fusionner celle-ci avec la musique populaire brésilienne. On est loin des guitar heroes qui ne savent pas lire la musique. Ici, malgré la dictature, l’apport culturel est littéralement colossal.

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Mais qu’est-ce que ça peut bien donner comme musique ? Ne retenons qu’une seule œuvre. Le disque-manifeste Tropicália ou panis et circenses sorti en 1968. Parce que déjà, il rassemble la crème de la crème des tropicalistes. En fait c’est comme le Nuggets (compilation de titres des années 60 qui avaient malheureusement sombré dans l’oubli) pour les sixties brésiliennes, mais qui a eu l’impact gigantesque d’un Sgt Pepper’s sur le Brésil. Tous les plus grands noms du tropicalisme mettent la main à la pâte pour composer le plus grand album de rock brésilien de tous les temps. Au programme, Os Mutantes, un groupe psychédélique (issu de la Beatlemania) qui parvient magistralement à ajuster des harmonies lyriques parfaitement réglées dignes des Beach Boys sur une mélodie enfantine de bossa nova tandis que les instruments à vents relégués en second plan rappelle le paroxysme d’esthétique musicale atteint par les Fab Four sur Penny Lane. Mais on a aussi Caetano Veloso, une sorte de Jacques Brel brésilien. Le grand Gilberto Gil contribue à la plupart des morceaux, tant dans l’écriture que dans la composition. La sublime voix travestie du chanteur Gal Costa offre de nouveaux horizons dans la richesse harmonique des chœurs. La premières chanson, Miserere Nobis, ou Baby, ou encore Panis Et Circenses, pour n’évoquer qu’elles, sont des tours de force et montrent le travail énorme consacré à l’album : orgue, guitares, trompettes, violons s’agencent minutieusement pour le plus grand bien de nos oreilles sans jamais s’écarter de l’ambiance brésilienne régnante. C’est un régal.

Alors certes, le mouvement tropicaliste paraît d’un premier abord complètement marginal, comparé à ce que produisaient des anglo-saxons soucieux de se maintenir à la pointe de la technologie d’enregistrement studio. Et puis, à moins de connaître le portugais, on ne comprend pas grand-chose à ce qu’ils chantent. Les paroles, souvent empreintes de poésie surréalistes, renvoient subtilement au contexte politique, à une liberté spirituelle métaphorisée, au désir d’une vie meilleure, aux inégalités. Pas étonnant qu’ils aient tous séjourné un peu en prison. Mais au fond, ce qui fait l’immense valeur de cette musique, c’est la capacité des tropicalistes à intégrer tout ce qu’on adore chez nos idoles anglo-saxonnes des sixties : tantôt du bon vieux rock, un peu de pop avant-gardiste, puis des poésies surréalistes hallucinées, sans oublier la protest-song accompagnée d’arrangements soul bien ordonnés, le tout confiné dans une atmosphère brésilienne étrangement adéquate : à la fois soutenue par ses rythmes sambas afro qui annoncent la révolution reggae mais aussi la voix, la belle voix, le bel accent du chanteur brésilien qui se prête à merveille au rock lyrique crée par les anglais car oui, chanter en brésilien avec du rock ça passe bien.

De ce mouvement maintenant décédé on ne peut qu’être admiratif de l’étendue de son influence sur la musique de nos jours. Beck composera son single Tropicalia en hommage. Gilberto Gil est nommé ministre de la Culture sous l’ère Lula. Et si le tropicalisme reste peu connu dans nos contrées occidentales, tous les Brésiliens connaissent les noms des tropicalistes, devenus à juste titre des légendes.